* Vous avez appelé dernièrement au réveil de la gauche. Pourquoi en ce moment?
J’aimerais avant tout signaler que cet appel est une initiative collective à travers laquelle on ne cherche pas la création d’un nouveau parti politique. C’est une initiative visant plutôt à faire renaître la gauche de son hibernation en s’ouvrant et en mobilisant le peuple de gauche marocain qui est en majorité en dehors des partis politiques. Les femmes et les hommes de gauche n’ont pour leur très grande part, pas voté en juin 2009 comme ils et elles n’avaient pas voté en septembre 2007. C’est en priorité à eux que cet appel s’adresse car je suis convaincu que ce n’est que par leur implication et leur engagement que l’on peut espérer changer le Maroc, et le transformer en un pays de citoyens solidaires, prospères et heureux! Le Maroc a besoin d’être changé pour plusieurs raisons. D’abord pour des raisons économiques et sociales. Le projet de société en cours d’implantation est principalement ultra-libéral et donc inégalitaire. Il crée de la croissance depuis quelques années, certes, mais seuls les plus aisés en bénéficient. Personne ne propose sérieusement de vrais projets de développement redistributifs. Et pourtant le Maroc en a dramatiquement besoin. Depuis 10ans, le Maroc vit au rythme de grands chantiers économiques, pensés et mis en œuvre en dehors du système politique institutionnel. Même si pour certains de ces grands projets économiques, les répercussions s’annoncent positives pour le pays, on est forcé de noter une absence flagrante de grands projets à dimension sociale. Les plus gros budgets vont vers des projets sans vision redistributive, sans répercussions sociales positives à court, moyen ou long terme sur les pauvres et les classes moyennes de notre pays! Pour en faire l’illustration et l’exercice, prenons un seul exemple, le futur TGV marocain, qui devrait nous coûter plus de 20 milliards de dirhams. C’est deux fois plus que l’INDH qui est présenté comme le projet social majeur au Maroc. 20 milliards, C’est dix fois le budget d’investissement du ministère de la Santé, c’est quatre fois celui du ministère de l’Education nationale ! Par ailleurs, pour rester sur cet exemple, qui n’est malheureusement pas isolé, ce projet «budgétivore» qu’est le TGV symbolise à lui seul, et l’inefficience et l’archaïsme de notre gouvernance économique et politique. En a-t-on débattu ? Une analyse coûts bénéfices a-t-elle été réalisée ? Que pourrions-nous faire d’autre avec 20 milliards de dirhams ? Plus concrètement, sur quelle base cette décision a-t-elle été justifiée et jugée prioritaire ? Devant ce type de politiques et bien d’autres, qui pourtant dessinent le Maroc de demain, la gauche reste en majorité muette alors que c’est précisément là qu’on devrait l’entendre critiquer avec courage et proposer avec une vraie ambition pour le pays, des alternatives de développement sociétal.
* Pourquoi à votre avis la gauche reste muette?
Compromission, manque d’ambition collective, manque de vision pour le Maroc et manque de courage politique ! Ces réponses sont dures à entendre mais les faits incontestables. En majorité au «pouvoir» pendant près de dix ans, la gauche n’a – à quelques exceptions près- pas mis en place la moindre de ses idées sociales, pourtant mûries pendant près de 40 ans d’opposition ; bien au contraire, c’est sous des gouvernements où la gauche participait, que l’option ultra libérale a prospéré. Sur le plan sociétal, aucune idée novatrice ou courageuse n’a été défendue sur des questions aussi importantes que la séparation du religieux et de l’Etat ou sur la langue ou les langues nationales. Et pour finir, sur le plan politique, la majorité de la gauche marocaine a définitivement renoncé à défendre l’option démocratique réelle et l’Etat de droit, s’accommodant et se compromettant chaque jour un peu plus. Pour résumer, je dirai plutôt que la majorité des partis de gauche et en particulier l’USFP, se sont transformés en petites boutiques, tenues par des leaders sans aucune autre ambition que de maintenir leur petite capacité de nuisance et de défendre ce qu’ils considèrent comme leur dû : la chance d’accéder à un maroquin ministériel ou être nommé à tel ou tel poste.
* Concrètement, qu’est ce que vous proposez ?
Nous voulons entamer la reconstruction d’une vraie idéologie de gauche en nous basant sur les vrais hommes et femmes de gauche qui dans notre société en mouvement, militent chacun dans leur coin. Nous souhaitons entamer cette reconstruction en nous basant sur trois valeurs de base de toute action politique qui se respecte et en particulier toute action politique de gauche : Clarté, Ambition et Courage. A titre d’exemple, comme cela apparait dans notre appel, il est fondamental que toutes nos actions politiques qu’elles soient protestataires ou réformatrices, visent avant tout la défense et l’intérêt des plus faibles parmi nos concitoyens et la promotion d’une égalité des chances de tous les Marocains. Pour ce faire, il faut montrer un engagement franc, sans ambiguïté et sans double langage contre la corruption, la rente, la culture de passe-droits ainsi que tous les abus de pouvoirs dont les plus faibles paient le prix fort. Sur l’aspect politique, il est fondamental de clarifier les choses et de s’y tenir: nous respectons le chef de l’Etat car il est le garant de la stabilité et de la cohésion nationale, et que c’est un principe fondamental chez nous, hommes et femmes de gauche. Par contre, nous pensons qu’un pays ne peut être gouverné correctement par un seul homme, et donc que le Maroc a besoin de réformes, en particulier constitutionnelles.
* Comment qualifiez-vous les alliances faites par des partis de la gauche avec le PJD ?
C’est triste car cela démontre notre faiblesse idéologique actuelle. Les islamistes ont leur propre projet de société, qui n’est pas le nôtre. Malheureusement aujourd’hui, eux sont assez clairs sur un certain nombre de sujets alors que nous non. En particulier, nous devons réfléchir sérieusement à la place du religieux dans notre pays. La religion fait partie de notre patrimoine et de notre identité et à ce titre, est très importante mais son immixtion dans tous les champs de la vie publique et individuelle pose problème.
* Y-a-t-il des cadres de la gauche qui ont adhéré à votre appel ?
Beaucoup, et de tous les partis de la gauche. Je voudrais en particulier citer Khalid El Hariry, député courageux, qui ose poser les questions qui fâchent et Tarik Kabbaj, maire de la seule grande ville marocaine qui vote encore à gauche : Agadir. Le travail fait dans cette ville et les positions courageuses de son maire contre les abus de pouvoir et la corruption, doivent être un exemple à suivre par toute la gauche. Cela nous donne en tout cas de l’espoir.
Mais encore une fois, cet appel est une initiative collective et qui souhaite le rester le plus longtemps possible. Nous partons de très bas, restons groupés et élargissons le cercle, la gauche est morte, vive la gauche, voilà le mot d’ordre !
* Qu'est-ce qui bloque selon vous le projet de l'union de la gauche qui traîne depuis des années? Est-ce le pouvoir, l'USFP ou bien des composantes de la gauche?
Encore une fois cet appel est d’abord adressé à tout le peuple de gauche, militants et non militants. Plus de la moitié des signataires, à ce jour, ne sont pas encartés dans l’un ou l’autre des partis politiques de gauche. Mais pour ne pas fuir votre question, je dirai que ce qui freine une possible union de la gauche, c’est d’abord le manque d’ambition collective et un surplus d’ambitions personnelles et d’égoïsme de la plupart des responsables de gauche. C’est pourquoi, il convient à notre génération de jouer «collectif» et de commencer d’abord par clarifier ce que signifie être de gauche au Maroc aujourd’hui puis de proposer un projet de société alternatif, avec une réelle ambition pour le Maroc sur les 50 prochaines années, tout cela avec un minimum de courage politique.
Propos recueillis par Rida ADDAM